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« Chapitre premier »


Ed. de Beaumont
L'Épée et les Femmes
Paris, Librairie des Bibliophiles, 1881.

PREMIERE PARTIE
VENUS VICTRIX

CHAPITRE PREMIER

DANS l'ensemble des différents sujets que présente l'histoire de l'Épée en Europe s'offre, en première ligne, une question de caractère essentiellement philosophique.
    Cette question, à laquelle se rattache l'étude de l'amoureuse vie militaire depuis les temps antiques jusqu'en 1789, peut tout d'abord se décomposer ainsi :
   L'influence de l'Épée, synonyme de guerre, de guerrier et de gentilhomme, sur la complexion, les idées, la beauté et les mœurs des femmes ;
    L'influence des femmes sur les sentiments, la vigueur, les faits, les modes et les destinées de l'Épée, et enfin l'influence collective de ces deux actions martiale et vénusiaque, en pleine réciprocité, à dater du déclin de l'âge héroïque, sur la forme des civilisations, dont, surtout par le féminin, la physionomie fut successivement chevaleresque, galante, cavalière et libertine.

    L'analyse préliminaire de l'ensemble du sujet proposé donne en quelques mots ce résultat :
   L'Épée, c'est-à-dire la conquête, la guerre presque à l'état permanent, établissant d'abord l'équilibre des êtres et celui des nations, tout en ennoblissant l'homme, fortifie, enorgueillit et, par croisement de races, embellit la femme ; puis celle-ci, d'après ses tendances instinctives, et précisément en raison des mérites et du tempérament qu'elle tient de l'Épée personnifiée, la subjugue, l'énerve et la pervertit, tandis qu'elle-même dégénère et se corrompt.
   Ainsi se produit la double action qu'il s'agit d'envisager sous sa forme complexe, en signalant seulement par des groupes de faits et d'idées ses diverses conséquences sociales, de plus en plus évidentes au fur et à mesure qu'elles sont plus rapprochées de nous.
   Cet examen, remontant au delà des robustes temps barbares où les guerriers traitaient la femme comme une divinité 1, s'arrête à l'expiration de l'époque chétive et raffinée où la comtesse de Gacé fut, après un souper, livrée toute nue à des valets par quelques libertins gentilshommes 2.

    Pour rechercher dans les distances du passé les causes successives d'un si extrême contraste de respect idolâtre et de mépris, il faut d'abord aux plus anciens indices, aux notions traditionnelles, aux documents primitifs, guides insuffisants pour remonter le cours des siècles, adjoindre, après lecture des textes modernes, les probabilités que le raisonnement peut admettre comme certitude. Il faut accepter cette idée que « toute hypothèse sur la nature primitive de l'homme qui ne repose pas sur l'observation de sa nature actuelle est une rêverie ».
   Cette théorie se relie à l'opinion de Machiavel que « ceux ont nés dans un même pays conservent presque dans tous les temps la même base de caractère » 3. Les Commentaires de César sur la guerre des Gaules et la description de la Germanie par Tacite prouveraient, à eux seuls, l'exactitude de cette assertion, si elle n'était aujourd'hui justifiée par bien d'autres exemples, tels que celui-ci : « Les Romains, traduit Ozanam 4, trouvèrent aux Espagnols, ces Ibères mêlés de Celtes, une singulière gravité, offrant ceci de particulier qu'ils ne marchaient jamais que pour combattre. Ils étaient d'une sobriété presque égale à leur obstination, guerroyant ordinairement par groupes isolés. Les femmes s'entouraient de voiles noirs (la mantille qu'elles portent encore après deux mille ans). »
   À bien d'autres preuves de continuité dans les mœurs nationales vient se joindre un dernier exemple : les Allemands « ne vont aux assaux », a constaté de son temps le sieur de Tavannes 5

   Étant donnée cette stabilité dans les caractères primordiaux qui, malgré les croisements, retournent à leur type originel, il ne sera pas impossible, en présence des sources avérées, si l'on procède par analogie en rapprochant toutes sortes de notions prises aux légendes et aux textes de valeur mère, de se retracer jusqu'à un certain point la physionomie intime des peuples guerriers de l'ancienne Europe.

   C'est vers le temps où les mystérieux forgerons du Nord perfectionnent leur art dans le martelage et la première trempe du fer que, par adoption presque exclusive du glaive, le guerrier hyperboréen prend individuellement le caractère tout à fait distinctif d'homme d'épée ; il représente par excellence le type proposé, car il devient en quelque sorte épée lui-même 6.
   Identifié, livré au feu ou enterré avec elle, « la fiancée de fer 7 » de vertu merveilleuse, il lui donne des noms talismaniques et des dénominations étranges ou menaçantes ; il l'appelle Brimir ou Gramr 8, c'est-à-dire éclat ou douleur. Dès lors, en bataille se prononce l'action de courage isolé, le corps à corps à la gauloise, mesure exacte de la fougue ou de la vigueur humaine, et ainsi commencent à se fonder la valeur et l'estime respective des nations, puis l'héréditaire aristocratie de la bravoure. « L'épée de Frey n'a qu'une aune 9. » « Quelque courte que soit ton épée, elle ne sera jamais trop courte », disent de primitifs adages islandais, sorte de devise pour l'homme de glaive. Saxon, le grammairien, en a dépeint le caractère primordial en ces trois mots : Il tomba, rit et mourut.


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