LES SECRETS DE L'ÉPÉE PAR LE BARON DE BAZANCOURT

CINQUIÈME SOIRÉE




I




Quoique ces conversations de chaque soir fussent familières, je pourrais presque dire intimes, elles me préoccupaient vivement, surtout lorsque j'abordais une des questions sur lesquelles j'étais en contradiction ouverte avec les idées généralement admises, qui par droit d'ancienneté plutôt qu'autrement, semblent devoir faire loi. Ce soir-là, je m'apprêtais à combattre ce que l'on désigne en termes d'escrime par ces mots : le sentiment du fer, au profit d'autres idées contre lesquelles le plus grand nombre des professeurs s'élèvent avec un concert d'imprécations imméritées.

Aussi, dès que nous fûmes tous réunis dans le fumoir, je pris ma place accoutumée et je commençai sans préambule.

II

Ai-je besoin, messieurs, de vous expliquer ce que veut dire: Ne pas donner l'épée?

C'est, une fois en garde, éloigner son épée de celle de son adversaire, et éviter que les deux lames se touchent et se rencontrent.
Ce fut une des innovations, selon moi, les plus heureuses dans ce que l'on est convenu d'appeler : la nouvelle méthode ; aussi, suis-je loin de partager l'opinion des professeurs qui trouvent dans ce fait la corruption de la belle école des armes et déclarent :  que ne pas donner l'épée, c'est tirer en aveugle, sans jugement ; c'est s'exposer à des coups pour coups, et enlever aux tireurs d'armes l'une des plus belles qualités que l'on puisse acquérir : le sentiment du fer.

III

Certes, le sentiment du fer est une qualité utile ; je dirais plus, essentielle, et qui ne peut s'acquérir que par de longues études, et un soin persévérant ; il donne à la main de la légèreté, de la finesse, aux coups de la justesse et de la rapidité. C'est le résumé précieux d'une grande souplesse du bras, d'une extrême finesse de doigté et d'une précision de jeu qui enveloppe l'adversaire presque à son insu, l'étonne, le domine. Cette qualité, si rare lorsqu'elle atteint un grand degré de perfection, personne ne l'admire plus que moi dans un tireur ; c'est pour cela qu'il faut nécessairement essayer de la combattre, lorsqu'elle se rencontre dans un adversaire.

Vous me direz peut-être, combattez-la par un égal sentiment du fer. Mais il est encore plus rare de trouver, en face l'un de l'autre, deux tireurs de semblable force ; et il faut raisonner, non sur les exceptions, mais sur les généralités.

L'homme, qui possède ce suprême tact du fer, étreint pour ainsi dire, dans le cercle de sa volonté, l'épée adverse ; il joue avec elle, il l'attire, il la fascine. En ne donnant pas l'épée, vous créez donc un obstacle à ce tact dangereux, vous échappez à cette fascination ; en dérobant votre lame devant celle qui la cherche, vous apportez une difficulté, dont sans doute cet habile tireur triomphera, mais moins sûrement; il ne marchera plus sur un terrain aplani, maître et sûr de tous ses coups. Car, en donnant le fer, il faut toujours vous tenir à portée d'épée, c'est-à-dire, rester exposé à chaque instant aux attaques de pied ferme, ce qui rend pour une main, même très-exercée, la parade fort difficile, surtout contre les coups simples, tels que les coups droits ou les dégagés.

La pensée, sans cesse sur le qui vive, est inquiète, tourmentée; elle ne peut se livrer à aucun calcul, et est écrasée sous le poids d'appréhensions permanentes ; car je vous le répète, il est fort rare que deux tireurs soient d'une telle égalité de force que les dangers soient partagés.

À ceux-là, je dirais alors : « faites comme vous voudrez. »

Aux autres, je dirai :

« En ne donnant pas d'épée, vous pouvez d'abord tenir votre adversaire hors de mesure, ce qui l'oblige à marcher en vous attaquant, et par conséquent, à vous prévenir de son intention. Vous n'êtes plus toujours sous le coup d'une attaque imminente qui vous ôte toute liberté d'action et de jugement ; vous inquiétez votre adversaire, en le laissant indécis sur la ligne où il vous rencontrera ; et lorsque vous vous sentez prêt pour l'attaque ou la parade, vous pouvez alors vivement engager le fer.

Pour moi, il y a dans ce système un avantage réel et une garantie de sécurité personnelle incontestables. Les pressions ou les lîments d'épée, les battements, les croisés, tous ces coups dangereux qui s'emparent de votre fer, du fort au faible, sont d'une exécution beaucoup plus difficile et beaucoup plus chanceuse. Les coups de surprise sont également sinon annulés, du moins étrangement diminués.

IV

Je viens de vous énumérer aussi clairement qu'il m'a été possible, les avantages qu'un tireur faible peut y puiser pour combattre un tireur plus expérimenté et plus habile que lui ; mais j'ajouterai : que je trouve également, pour ce tireur habile et expérimenté, un avantage à se servir aussi de cette méthode si décriée.

Pour moi, je n'ai jamais compris qu'elle détruisît en rien la beauté des armes et la régularité des coups ; elle élargit le cercle de l'arme, renverse certaines idées faussement admises comme inattaquables, et multiplie l'action et les difficultés à surmonter.

En quoi, s'il vous plaît, mon épée devra-t-elle errer en aveugle, parce qu'elle ne touchera pas incessamment la vôtre ? En quoi les coups pour coups seront-ils plus fréquents ?

Si vous me parlez de deux ignorants qui se jettent aveuglément l'un sur l'autre, ils n'ont certes point besoin de ne pas donner d'épée pour accumuler faute sur faute. Mais pourquoi, en élevant si haut ce que vous appelez : le sentiment du fer, le tact du fer, détrôner si lestement cette autre souveraineté également puissante, et que l'on pourrait appeler: le sentiment du regard, le tact du regard.

Nierez-vous la domination que le regard exerce, la force qu'il a en soi ? Croyez-vous que l'oeil ne puisse pas acquérir la même expérience, la même subtilité que la main ? Pourquoi, lorsque vous pouvez avoir à votre disposition ces deux forces, ne voulez-vous vous servir que d'une seule ? Vous tenez votre adversaire à distance, sous la menace de votre épée agile qui scintille sans cesse devant ses yeux. Votre regard attentif, suit les mouvements du fer ennemi et devine pour ainsi dire sa pensée, aussi bien que si les lames croisées se fussent interrogées en se heurtant. Puis, à votre guise, lorsque cela vous convient, lorsque vous avez par un rapide examen de votre pensée tout calculé, tout pesé, tout médité ; alors vous présentez le fer ; alors vous donnez l'épée, ou vous entraînez celle de votre adversaire à la suite de vos mouvements hardis et résolus.

V

«  Mais, interrompit aussitôt un des assistants, si cet adversaire, à son tour, ne veut pas vous la

donner ?

«  C'est là toute la science, la force, l'habileté, la puissance du tireur. L'art de l'escrime est-il autre chose que de chercher à attirer son adversaire dans un piége, de lui faire croire à une attaque d'un côté, tandis que l'on cherche à l'atteindre de l'autre ? Le tromper dans ses calculs, le dominer dans ses mouvements, étreindre, resserrer, paralyser son action ? Voilà où tendent tous les efforts d'un tireur habile.

Votre adversaire ne veut pas vous donner d'épée, dites-vous. Eh bien ! il faut l'y contraindre par des feintes et des menaces d'attaques. Ou il cherche à parer ; ou il cherche à tendre l'épée. Dans les deux cas, vous vous emparez de son fer, soit par un battement simple, soit par un double battement, et vous terminez votre attaque.

En escrime, comme en tout ce qui concerne la guerre, du petit au grand, il ne faut pas attendre ou vouloir que l'on vous donne ; il faut savoir prendre ; il faut, soit par ruse, soit par force, s'emparer de ce que l'on vous refuse.
Tenez, messieurs, je vous prends pour juges, non sur la question comme escrime, car pour être compétent, il faut avoir sérieusement étudié cet art, mais sur ceci :

Deux assauts ont lieu devant vous.

L'un entre deux tireurs académiques, puisque c'est ainsi qu'il est convenu de les appeler.

Les épées sont croisées, et les deux adversaires, tous deux fort habiles, font succéder de pied ferme les feintes aux feintes, les parades aux parades, les attaques simples aux attaques composées. Le corps toujours bien placé n'a jamais un écart ; la main légère fait voltiger finement la pointe de l'épée par un doigté subtil et précis. Vous admirez ces tireurs ; un instant vous suivez le vol léger de leurs épées, mais rien ne vous émeut, ne vous entraîne, rien ne vous absorbe malgré vous dans une attente pleine de fièvre.

Dans l'autre assaut :

Ce sont deux tireurs habiles aussi, mais procédant avec un tout différent système.

Voyez-les. Au lieu d'être placés de pied ferme, fer contre fer, ils sont hors mesure, le regard attentif, la main agile et prudente ; ils se guettent, ils s'interrogent du regard ; puis ils se rapprochent ; les épées se croisent, se nouent et se dénouent. La botte était rudement portée ; mais par une retraite subite, rapide, par un bond parfois en arrière, celui-ci évite le coup et reprend habilement l'offensive. C'est un combat entre deux rudes lutteurs, fins, adroits, souples, ardents, appelant à leur aide toute la richesse de leur science, toutes les ruses de leur pensée, toute l'énergie de leur nature, toute la souplesse de leur organisation.

Lequel de ces deux assauts, suivrez-vous avec le plus d'intérêt ?

VI

Je me rappelle qu'un jour, dans la salle de mon professeur Pons, un de mes amis faisait des armes avec un homme qui passait pour un fort tireur, et l'était en effet, mais avec cette routine fâcheuse, qui chez certains individus est passée à l'état de loi suprême.

Tous deux se mettent en garde ; et après avoir rencontré son épée pour lui indiquer qu'il était sur la défensive, mon ami éloigne la sienne, attaque son adversaire, et le touche plusieurs fois.

«  Mais, monsieur, lui dit l'autre, donnez-moi donc l'épée.

«  Du tout.

«  Si vous ne me donnez pas d'épée, comment voulez-vous que je tire ?

«  Tirez comme vous pourrez.

«  Mais non, on doit donner l'épée.

«  On ne doit rien, mon cher monsieur, sachez-le bien, si ce n'est tendre de tous ses efforts à désorienter son adversaire ; or, comme en agissant ainsi, je vous désoriente considérablement, c'est une raison majeure pour que je continue.

«  C'est possible, répondait toujours l'autre avec opiniâtreté, mais si on ne donne pas d'épée, ce n'est pas faire des armes.

«  Ah çà ! voyons, dit mon ami, raisonnons un peu, s'il vous plaît, mes coups sont-ils mal exécutés ?

«  Du tout.

«  Ai-je retiré le bras ou cavé la main, en vous attaquant ?

«  Non, certes.

«  Mes parades sont-elles larges ou fausses ? Ai-je la main dure ? Avons-nous fait des coups pour coups ?

«  Aucun.

«  Alors que voulez-vous de plus ?

«  Que vous donniez de l'épée.

«  Pour vous être agréable ?

«  Je ne dis pas cela ; mais quand on ne donne pas d'épée on ne fait pas des armes.

Et quoi qu'on pût lui dire, il ne voulut pas sortir de cet axiome inébranlable.

Il en est ainsi, toutes les fois que l'on touche aux traditions anciennes d'un art quel qu'il soit, et qu'on veut, l'arrachant à la douce quiétude d'une vieille routine, le lancer dans la voie des innovations ; il résiste, il se débat, il sent qu'il va être enlevé à ses placides triomphes, à ses chères habitudes, il ses travaux réguliers appris par coeur, réglés, pour ainsi dire, mesure par mesure comme un morceau de musique ; il a donc le droit d'être de mauvaise humeur ; ce qui cependant ne lui donne pas raison.

VII

Aujourd'hui, on arrive, peu à peu, à vouloir bien reconnaître qu'il existe quelque chose de bon dans ces innovations, qui ont subitement agrandi le cercle de l'escrime. On dit :

«  Les armes ont gagné en difficultés, mais elles ont perdu en grâce.  »

L'une de ces qualités détruit-elle donc forcément l'autre ?

Pour poser une ligne de démarcation entre les sectateurs des faux dieux et les vrais apôtres de l'ancienne tradition, on a inventé à l'endroit des premiers cette désignation. C'est un tireur difficile.

Que voulez-vous donc dire par ces mots ? Un tireur gracieux n'est donc pas difficile ? Certes la grâce académique, la pose magistrale sont de fort belles choses que j'aime et que j'estime ; mais à choisir entre le tireur gracieux et le tireur difficile (si je ne pouvais être les deux à la fois), je préférerais de beaucoup le second au premier, car je suppose que difficile veut dire : difficile à toucher, difficile à combattre.

Il ne faut pas croire que les difficultés excluent forcément la grâce, du moins une certaine grâce, la grâce mâle, robuste, énergique, celle qui appartient aux lutteurs, celle qui distinguait les rudes chevaliers qui faisaient autrefois de si hautes prouesses d'estoc et de taille.

C'est encore là, messieurs, un des points importants qui divisent les deux écoles. Certains reçoivent la nouvelle comme un hôte incommode que l'on ne peut pas tout à fait mettre dehors. Je vous assure, pourtant, qu'elle est de force et de taille à occuper sa large place au foyer ; elle entre, bon gré, mal gré, de plain-pied dans la réalité vraie.

Cet axiome, toucher et ne pas l'être, doit être, quoiqu'on en dise, la première devise de celui , qui combat avec une épée.
Que la science lui apprenne à toucher bien ; mais avant tout, qu'elle lui apprenne à ne pas être touché mal par le premier ignorant qui se servira de son épée, comme il pourra.

Détourner les armes de ce but, c'est, croyez-moi, les entraîner dans une fausse voie.

Avant l'agréable, il faut l'utile.

VIII

Autrefois on faisait assaut sans masque. Et je lisais il y a quelque temps dans l'Encyclopédie,

datant du milieu du siècle dernier (1755), au mot Masque :

On a quelquefois poussé la précaution jusqu'à mettre un masque pour se garantir des coups qui peuvent être portés au visage, lorsqu'on s'exerce à l'art de l'escrime. Il est vrai que ceux qui sont encore peu versés dans cet art peuvent blesser leur adversaire, en tirant mal, ou se faire blesser en relevant une botte mal parée. Cependant, on n'en fait aujourd'hui aucun usage.

Cette encyclopédie était évidemment l'écho des idées généralement admises à cette époque sur l'escrime. Se servir d'un masque en face d'un tireur, c'était le réputer pour un ignorant, lui faire presque une offense.
L'escrime alors n'était qu'une série d'attaques, de feintes, de parades et de ripostes calculées et combinées par avance ; l'une amenait inévitablement l'autre, Celui qui eût osé tirer droit au milieu des feintes, au lieu de suivre curieusement l'épée dans le dédale de toutes ces feintes, eût été regardé comme un ignare honteux et renvoyé à l'étude des premiers éléments.
Ce ne fut que dans les dernières années du fameux tireur Saint-Georges, que le masque vint en usage.
Encore ce n'étaient que des masques en fer-blanc, et MM. les professeurs jugeaient de pareilles précautions bonnes pour des ferrailleurs.

Mais il arriva que trois maîtres d'armes y perdirent chacun un oeil. L'amour des anciennes traditions n'alla pas jusqu'à leur faire risquer le second.

Dès lors, le masque en fil de fer fut généralement adopté, mais avec douleur.

IX

Chaque époque apporte soit son progrès, soit ses changements aux choses qui existaient avant elle.
Il n 'y a pas fort longtemps encore, ce jeu excessif de feintes, dont je vous parlais tout à l'heure, était en grand honneur ; il fallait avant tout chercher l'épée et la trouver. Aujourd'hui, cette convention tacite de suivre toujours et sans cesse certains errements est passée de mode. Vous feintez outre mesure, je pars au milieu avec opposition de main, ou je tends l'épée et vous touche par un coup d'arrêt, vous arrêtant brusquement au milieu de vos espiègleries et de vos arabesqueries (le mot n'est pas français, mais il doit être arabe).
Ce sont des coups appris, enseignés.

Au besoin même, au lieu de vous fendre en avant, vous vous fendez en arrière, en échappant vivement la partie gauche et en inclinant le corps, pour éviter d'être atteint vous-même.
L'ancien système qui avait de très-bonnes qualités, mais aussi des théories étranges despotiquement absolues, a été battu en brèche sur plusieurs points, peut-être aussi dans certains cas avec trop d'absolutisme. De là viennent les colères, les luttes, les dénégations.

Mais voilà bien longtemps que je parle et que vous m'écoutez ; aussi je remets à demain, messieurs, la suite de cette conversation ; car je craindrais de fatiguer votre attention, et je désire vivement que vous me l'accordiez tout entière.






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