LES SECRETS DE L'ÉPÉE

PAR

LE BARON DE BAZANCOURT



PARIS
    AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
    M DCCC LXII


    
    

    
    

I


    

    Pourquoi ai-je écrit ce livre ?

    Je vais le dire.
    Car parmi tous les sujets qu'il pouvait me venir à la pensée de traiter, certes celui-là eût été le dernier auquel j'eusse songé.
    Mais le hasard a toujours joué un grand rôle dans les plus petites, comme dans les plus graves choses de ce monde ; il est le point de départ imprévu de bien des événements. — C'est donc le hasard qui m'a fait entreprendre ce travail, dans lequel j'ai jeté des idées et noté des observations qui me sont personnelles sur un art auquel je me suis livré pendant de longues années.

     J'étais allé passer quelque temps dans un vieux château appartenant à un de mes amis.
    L'automne semait déjà les bois et les champs de feuilles mortes et de plantes jaunies. — C'est une belle saison pour les poëtes, car tout près du sommeil de l'hiver, la nature prend un aspect mélancolique et calme qui prête à la rêverie et donne des ailes à la pensée.
    C'est une belle saison aussi pour les chasseurs : le bois, ce dernier refuge du gibier, n'est plus impénétrable, et le vent emporte chaque jour une portion du bouclier de verdure qui protégeait les pauvres animaux.
    Là, où j'étais, il n'y avait pas de poëtes, mais en revanche, il y avait bon nombre de chasseurs. On se mettait en campagne après le déjeuner, et le soir chacun revenait fatigué, comme on doit l'être, après six ou huit heures de marche.
    Le dîner terminé, nous nous réunissions habituellement dans le fumoir et nous devisions de mille choses, le cigare à la bouche.


    
    

    
    

II


    

    Un soir, je ne sais trop comment, la conversation tomba sur l'escrime.
    D'abord nonchalante, suivant la marche capricieuse de la fumée bleuâtre qui montait au plafond, cette conversation s'anima peu à peu, se précisa, se concentra pour ainsi dire.
    On parle beaucoup et avec plaisir de ce qu'on aime, c'est une vérité vraie pour tout le monde ; aussi comme j'ai aimé passionnément l'exercice des armes, j'en parlai longuement et j'émis plusieurs opinions qui par l'expérience, la pratique et l'observation sont devenues chez moi des convictions profondes.
    On m'écoutait avec attention, bien que parmi les quelques personnes présentes, la plupart ne se fussent jamais occupées d'escrime. — C'est une mine si féconde que cette lutte d'adresse, d'habileté, de science, de coup d'oeil, d'énergie, de jugement, où toutes les facultés intellectuelles et physiques s'emploient à la fois et se viennent mutuellement en aide.


    
    

    
    

III


    

     — Savez-vous, me dit un des assistants, que ce sont les secrets de l'épée que vous nous dévoilez ?

     — Les secrets que je connais, du moins, répondis-je. — Mais certes jamais expression ne fut plus vraie que la vôtre, car l'épée a des secrets infinis ; elle se transforme sous la main qui la guide ; agile, attentive, souple, intelligente, elle obéit à la moindre indication de la pensée : — Robuste et menaçante avec celui-ci, elle est légère et prudente avec celui-là — tantôt c'est la pointe acérée qui attaque, tantôt. le bouclier qui pare.
    « Pauvre épée ! elle et ses secrets sont aujourd'hui bien oubliés, ou du moins médiocrement appréciés.
   « Autrefois, et même à une époque qui n'est pas éloignée de nous, — ne pas savoir manier une épée eût fait tache au blason d'un gentilhomme. Aujourd'hui, vous voici plusieurs ici chacun de vous, je crois, pourrait faire deux ou trois fois ses preuves de noblesse ; et combien seraient cependant sérieusement embarrassés, s'il leur fallait se servir d'une épée, et, permettez-moi le mot, — s'en serviraient fort tristement. »

     Je vis au sourire qui accueillit mes paroles qu'elles n'étaient que trop justes.

     «  — Parbleu ! repris-je aussitôt, je sais la réponse habituelle en pareil cas.
   « Cela ne nous empêcherait pas de nous battre avec autant de courage qu'aucun autre. »
    — Oui, messieurs, c'est-à-dire de vous faire tuer par le premier insolent avec lequel vous aurez maille à partir. — Ah, . le beau courage ! et comme c'est la peine d'être jeune, intelligent, fort, énergique, pour ne pas savoir même défendre sa vie.
   «  Ceci me rappelle la réponse d'un général à un officier qui, ne partageant pas son opinion sur je ne sais plus quelle entreprise de guerre, avait ajouté :
   «  Du reste, général, l'heure venue, vous verrez si je sais me faire tuer. »

     — Ce que vous dites est absurde, monsieur, répondit le général ; ce qu'il faut, ce n'est pas savoir vous faire tuer, mais au contraire, savoir ne pas vous faire tuer. »

     — Que voulez-vous, interrompit un de nos amis ; — pour devenir seulement un tireur d'armes à peine passable, il faut des années entières d'études sérieuses et continuelles.

     — C'est là une grande erreur.
    — Ah ! permettez, mon cher ; l'autre jour il, m'est tombé sous la main un ou deux traités d'escrime, je les ai ouverts ; — ils m'ont terrifié.

     — Voilà le grand mot lâché, m'écriai-je : et vous avez tout aussitôt passé avec armes et bagages dans le rang des terroristes, parce que les professeurs, qui ont écrit ces traités d'escrime ont oublié de prévenir, qu'en leur qualité de maîtres d'armes, ils devaient tout savoir et montrer qu'ils savaient tout. —Aussi, de peur d'être taxés d'ignorance, ou de rester au-dessous de leurs prédécesseurs, ils ont fait de la science à tout prix, de la science toujours, de la science encore; érudition profonde mais effrayante, comme vous l'avez dit.
   « Pour moi qui ai lu et relu souvent avec la plus scrupuleuse attention les divers écrits publiés sur les armes, je suis resté convaincu, que si j'écrivais un traité d'escrime, ma plus grande préoccupation serait de le dégager de cette effrayante nomenclature de qualités soit-disant [sic] indispensables. — Arsenal bien capable, j'en conviens, d'épouvanter les plus résolus et de faire pâlir les vocations les mieux prononcées.

     — Et vous avez raison, interrompit le maître de la maison, qui avait peut-être essayé de faire des armes. — Combien l'art et les professeurs eussent gagné, s'ils eussent simplifié l'escrime et fait toucher du doigt la facilité des enseignements. »


    
    

    
    

IV


    

    La conversation, on le voit, s'animait.

    Je repris :

     « Malheureusement le plus grand nombre des professeurs qui ont laissé des écrits, ont pensé autrement, et se sont livrés à d'interminables dissertations sur le nom des coups ; ils se sont servis de mots appartenant, c'est vrai, à la langue française, mais d'un usage au moins peu familier, tels, par exemple, que la main en pronation, ou en supination, pour dire la main, — les ongles en dessus, ou la main, — les ongles en dessous.
   « D'autres se sont attachés à combiner et à classer par nuances infinies les feintes, les parades, les ripostes, et à faire des subtilités de dénominations, mettant leur amour-propre à arriver au total fabuleux de 12500 coups [1] (Quelle mémoire pourrait y suffire !)

     « J'eusse moi, bien au contraire, tendu de tous mes efforts à prouver que l'on peut parfaitement sans un travail herculéen, arriver à manier fort convenablement une épée, et à trouver dans l'exercice des armes un délassement ii la fois plein de charmes et de noble émulation.

     « Car hélas ! messieurs, il ne faut pas oublier que le latin dont on se sert bien peu, si l'on s'en sert une fois sorti des bancs du collège, le grec dont on se sert moins encore, sont des études utiles, indispensables, mais que la natation par exemple, qui peut vous sauver la vie à un moment donné, que l'escrime, un des exercices les plus salutaires à la santé, qui développe et fortifie les organisations débiles, et peut sauvegarder votre existence contre les provocations d'un bretailleur, ou les brutales agressions d'un butor, sont des arts d'agrément.

    

     «  C'est une chose bien convenue.

     «  Et il ne faut pas surtout qu'un art d'agrément absorbe trop de temps. — Sur ce point, nous sommes tous d'accord,

     «  Tenez, je vous parlais tout à l'heure du latin et du grec que chacun de nous a appris plus ou moins au collège. — Eh bien ! croyez-vous par hasard, que les études de ceux qui se destinent au professorat s'arrêtent au même point que celles des hommes du monde même les plus instruits ? Ne doivent-ils pas sonder plus avant et dans ses replis les plus secrets la science qu'ils veulent eux-mêmes enseigner plus tard aux autres ?


    
    

    
    

V


    

   «  Voulez-vous une comparaison plus frappante encore ?

     L'équitation. — Chacun à peu près apprend à monter à cheva1, et monte de manière à ne point paraître trop gauche dans une allée du bois de Boulogne, ou à la suite d'une chasse à courre. Mais croyez-vous que tous se soient astreints à apprendre l'équitation complète, l'équitation sévère, magistrale, la haute école enfin, dans toutes ses parties ? — Chacun a-t-il étudié les principes, analysé les nuances multiples qui font un véritable écuyer et un sportsman accompli, comme M. Mackensie-Grieves ?
   «  Combien peu ont acquis, ou même ont tenté d'acquérir cette rare perfection.
   «  Mais à ceux-là, demandez ce qu'il leur a fallu d'études sérieuses, approfondies, de travail opiniâtre, eux seuls pourront vous le dire ; car en . toute chose la perfection, sachez-le bien, n'est que le fruit d'un labeur assidu. — Cependant, à quelques exceptions près, tous ceux que vous rencontrez, montent convenablement à cheval, et chacun y apporte soit l'élégance, soit la souplesse, soit l'énergie de sa nature individuelle, puis peu à peu se perfectionne, ou si vous aimez mieux, se complète sans s'en apercevoir, par l'habitude et l'expérience.

     «  Il en est de même pour les armes,

     Si vous voulez devenir un véritable tireur, certainement il vous faudra de longues années de travaux, de méditations sévères, d'exercices incessants. — Mais que vous importe cette perfection ? Qu'en feriez-vous ? Elle vous embarrasserait. — Ce qu'il vous faut à vous, hommes de loisirs, c'est de faire des armes comme vous montez à cheval, pour votre agrément et pour votre usage personnels . — je dis, remarquez-le bien, — votre agrément, car nul exercice ne porte en soi plus d'attrait et ne passionne plus entièrement que celui des armes.

     — Vous pensez donc, interrompit le comte de C..., que l'on peut apprendre à faire des armes en aussi peu de temps et aussi facilement que l'on apprend à monter à cheval ?

     — J'en ai la conviction, mais entendons-nous bien, — monter à cheval de manière à ne pas en tomber à tout propos. — Je dis, sans vouloir faire une assimilation complète entre l'escrime et l'équitation, que pour l'un comme pour l'autre de ces deux exercices, il faut au plus une année pour obtenir de bons et réels résultats, et j'ajoute que ces études auront pris, après quelques mois d'exercice, un charme dont vous ne pouviez vous douter.

     «  Voyons, entre nous, est-ce trop vous demander pour vous apprendre à vous très-bien porter et à défendre votre vie ?

     — Mais que ne le dit-on alors ? interrompit tout à coup un de nos amis.

     — Parbleu, mon cher, je vous le dis, et qui plus est, j'espère bien vous le prouver, si un autre jour, il vous prend fantaisie de continuer cette conversation.

     — Nous vous sommons de tenir votre parole, dirent à la fois tous les assistants, et dès demain.

     — À demain, soit, messieurs, je ferai de mon mieux pour vous convaincre ; mais vous me prenez à l'improviste.

     — Et la nuit ?

     — Vous avez raison, la nuit porte conseil, à demain. »


    
    

    
    

VI


    

    Voilà pourquoi et comment j'ai écrit ce livre.

     Ce sont nos différentes conversations que j'ai mises au net et réunies.


    
    

    
    



 Notes.
  [1] Lafaugère, Traité sur les Armes.


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