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Qu'est-ce qu'une nation?
Comment la France
persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée
a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux
religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la
Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ?
Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En
quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des
races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à
être fixé, pour se mettre d'accord avec lui-même. Les affaires
du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ;
mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières
quelque raison et démêler les confusions où s'embrouillent les
esprits superficiels.
(...)
La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la
politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur
une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France,
l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne
fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays
germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois.
Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on
prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons
ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire
des idées claires et de prévenir les malentendus. (...)
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(...)
Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant
de son importance. L'histoire humaine diffère essentiellement
de la zoologie. La race n'y est pas tout, comme chez les
rongeurs ou les félins, et on n'a pas le droit d'aller par le monde
tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur
disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors
des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le
vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette
politique ethnographique n'est pas sûre. Vous l'exploitez
aujourd'hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner
contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont
élevé si haut le drapeau de l'ethnographie, ne verront pas les
Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la
Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des
Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en
masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est
bon de savoir oublier. (...)
RENAN, Ernest (1823-1892) : Qu'est-ce qu'une nation ?,
1882. [Texte complet]
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