Aphrodites

Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d'Asie. Tous les ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des tributaires ou des alliés débarquaient, avec les ballots ou les outres, cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré. C'étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises, des filles d'Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles, et des rives religieuses du Gange. Les unes étaient blanches de peau, avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles; d'autres, brunes comme la terre sous la pluie, portaient des anneaux d'or passés dans les narines et secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes et sombres.

Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s'allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l'amour, mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et s'amuser puérilement.

Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du Nord vivaient en troupeaux, couchées sur les herbes. C'étaient des Sarmates à triple tresse, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui se faisaient des couronnes avec des branches d'arbre et luttaient corps à corps pour se divertir: des Scythes camuses, mamelues, velues, qui ne s'accouplaient qu'en posture de bêtes; des Teutonnes gigantesques qui terrifiaient les Égyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants; des Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison; de jeunes Celtes aux yeux vert de mer et qui ne sortaient jamais nues.

 



Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour. Elles avaient des chevetures pesantes qu'elles coiffaient avec recherche, et des ventres nerveux qu'elles n'épilaient point. Leur peau ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.

Sous l'ombre large des palmiers habitaient les filles d'Afrique : les Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les Négresses enveloppées de costumes multicolores.

Louÿs (Pierre), Aphrodite, éd. 1896, livre II.
L'Aphrodite de Pierre Louÿs est disponible dans la collection folio (N°2394).