"Or, Asselineau était particulièrement tourmentée par une des "Poésies de
Joseph Delorme", intitulée : "Voeu", où, dans les deux premiers vers,
Sainte-Beuve, par un emploi vertigineux de la Synecdoque, prend la partie
pour le tout avec une audace véritablement stupéfiante: "Pour trois ans
seulement, oh! que je puisse avoir / Sur ma table un lait pur, dans mon lit
un oeil noir..."
Prenant malgré lui dans son sens propre cette image exaltée, il ne pouvait s'empêcher de voir cet OEIL tout seul dans ce LIT, si bien qu'à la fin, cette obsession prit corps, se réalisa matériellement et devint un dessin excessif, d'un enfantillage amusant et féroce. On y voit un lit primitif, dont le lambrequin est figuré d'une façon initiale et cursive, et dont le fond est plein d'ombre et de nuit, tandis que les draps et les couvertures traînantes, sous lesquels s'ébauche vaguement la figure d'une urne indécise, sont inondés d'une vive lumière. Devant le lit est placée une table antédiluvienne, taillée avec une hache de silex, qui supporte la jatte pleine de lait, et, au beau milieu de l'oreiller, L'OEIL, le terrible OEIL, avec sa sclérotique noire comme l'enfer, et ombré selon la formule enseignée par les maîtres de dessin, se repose noblement, comme excédé et las d'avoir consciencieusement jouée de la prunelle. Du fond de la Chambre, un petit Sainte-Beuve, coiffé du bonnet de velours, fait en deux traits de plume, extasié, ironique, furtif, effroyablement ressemblant, s'avance les deux bras tendus, évidemment perplexe, et ne sachant lequel il doit fêter d'abord, du LAIT PUR ou de L'OEIL NOIR !
Théodore de Banville, "Mes souvenirs", Paris, Charpentier, 1882, ch. XXVII.Merci à nos amis de la revue Cinergie pour nous avoir fait connaître ce texte.